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Taisen
Deshimaru, La pratique du zen,
Éd. Albin Michel,
Coll. « Spiritualités vivantes », 2005,
ISBN : 2226012877
À la source du zen occidental.
Ce beau livre publié par Albin
Michel dans la collection « Spiritualités vivantes » regroupe l’ouvrage
La pratique du zen, publié pour la première fois en 1974, et deux
Textes sacrés du zen (le Hokyo Zan Mai et le San Do Kai)
commentés par Taisen Deshimaru. « Sensei », comme l’appelaient
respectueusement ses disciples, est venu en France en 1967, envoyé par
son maître Kodo Sawaki pour transplanter la graine du zen dans un
terreau neuf. En lisant ces textes de base de Maître Deshimaru, le
lecteur s’abreuve donc à la source même du zen occidental.
La pratique du zen
propose d’abord
une description de zazen, posture, respiration, attitude de l’esprit.
Pour Maître Deshimaru, en effet, « Le zen, c’est zazen. »
S’ensuivent une série de réflexions,
poèmes, aphorismes, « koans » (ces célèbres énigmes par lesquelles
certains maîtres zen tentaient d’amener leurs disciples à une prise de
conscience) ainsi que des extraits de « mondos » (des séances de
questions – réponses entre disciples et maître).
Dans l’introduction de son ouvrage Taisen
Deshimaru écrit : « On raconte qu’aux Etats-Unis, on pouvait lire sur
le fronton d’une académie rationaliste : "Dieu est mort", signé :
Nietzsche. Un matin, on découvrit, sous la devise, cette phrase, écrite
à la peinture indélébile durant la nuit : " Nietzsche est mort", signé :
Dieu. »
Un Dieu que Taisen Deshimaru définit ensuite comme l’ordre primordial,
la vérité cosmique, l’énergie fondamentale de l’univers. Je me souviens
d’un livre que j’avais beaucoup apprécié à la même époque, La faim du
tigre, de Barjavel (tiens, la biographie de Taisen Deshimaru
s’intitule Le rire du tigre). Barjavel indiquait que le principe
de base de l’univers était l’équilibre. Et que l’homme était le premier
être à pouvoir bouleverser cet équilibre au point de posséder l’arme de
son autodestruction. Deshimaru exprime la même crainte, le même constat
pessimiste sans doute marqué par le climat de la guerre froide.
Barjavel, lui aussi, propose – faute d’un autre – le nom usé de Dieu
pour désigner le principe fondateur, la source et le garant de
l’équilibre universel.
«
Zanshin est l’esprit qui
demeure, sans s’attacher, l’esprit qui reste vigilant. » Être à ce
que l’on fait, toujours. Adopter le mouvement juste. Ne pas précipiter,
ne pas bâcler. À chaque instant, vouloir le geste parfait. Y compris le
geste social, le geste mental, le geste verbal. « Rester attentif à ce
que l’on peut être appelé à faire instantanément. » Par la
concentration, certes, mais aussi l’efficacité due à la répétition, à la
préparation.
« Pendant zazen, la douleur est plus
efficace que l’extase. La meilleure concentration se découvre avec la
douleur, quand on est fatigué, que l’on a envie de partir. » Vaincre
cette douleur, une forme de stoïcisme dans le zen ?
On trouve aussi dans La pratique du zen
plusieurs contes classiques comme l’histoire de ce samouraï qui avait
pêché un poisson. Un chat passe et le lui vole. Fou de rage, il poursuit
le chat et le tue. Immédiatement pris de remords à l’idée d’avoir tué
une créature vivante, il croit entendre partout des « miaou » : dans le
vent, dans les branches, dans son pas, dans les bruits de son lit… Il va
trouver un maître zen qui lui dit : « C’est une honte pour un samouraï
de n’être pas capable de vaincre votre obsession. Une seule solution :
faites-vous hara-kiri. J’abrégerai vos souffrances en vous tranchant la
tête. » Le samouraï s’installe en lotus, sort son poignard, l’approche
de son ventre. Alors, le moine lui dit : « Et maintenant, entendez-vous
des miaous ? » « Oh, non, sûrement pas maintenant ! » gémit le samouraï.
« Alors, si pas de miaou, pas besoin de hara-kiri ! » Nous sommes
semblables à ce samouraï, effrayés et anxieux pour un rien. Mais les
problèmes qui nous hantent n’ont pas l’importance que nous leur
octroyons. Qu’est-ce qui est vraiment important quand il s’agit de
mourir ? Or, il s’agit de mourir. Corps et âme. Corps et biens…
« Vous devez apprendre le demi-tour qui
dirige votre lumière vers l’intérieur » dit maître Dogen. Et
l’apprendre, peut-être, en désapprenant le reste. « Avancer est une
affaire de quotidienneté » dit encore Dogen. Trouver le temps pour zazen
malgré les affaires, malgré la vie « active ». Ou, mieux, imprégner
chaque action de l’esprit de zazen. Et gommer le reste. Distinguer
jouissance et joie, comme maître Taisen Deshimaru : « On peut à la
rigueur parvenir à la jouissance sans acquitter le prix d’un travail
rude et pénible, mais non pas à la joie, cette merveilleuse étincelle
divine. Le manque de souffrance interdit l’accès au véritable bonheur. »
« Dans la vie quotidienne, s’il faut de
la sagesse, il faut aussi de la folie », écrit encore maître Taisen
Deshimaru. Mélange des contraires, source du vrai bonheur ; fusion
intime de l’élève et du maître, de l’homme et de la femme, du satori et
de l’illusion…
À la fin de La pratique du zen, Maître Deshimaru place la traduction de cinq textes traditionnels qu’il
considère comme indispensables à une compréhension profonde du zen : ce
sont le Hannya Shingyo, soutra de la Sagesse suprême chanté
quotidiennement dans les monastères zen ; le Shin Jin Mei de maître
Sozan, un texte fondateur du Ch’an (l’ancêtre chinois du zen) ; deux
extraits du Shodoka, chant de l’immédiat satori de Maître Yoka Daishi ;
enfin le Fukanzazenji et le Zazen Shin de Maître Dogen.
Cette édition est complétée par deux
textes canoniques amplement commentés : le Hokyo Zan Mai et le San Do
Kai.
Le Hokyo Zan Mai, ou Samadhi du Miroir du
Trésor est le chant de la concentration en zazen. 34 soutras obscurs qui
ont souvent valeur de « koans », comme le septième : « Minuit Est la
véritable lumière, L’aube N’est pas claire. »
Le San Do Kai de maître Sekito (700-790)
clôture ce livre : le code même du zen Soto, selon Taisen Deshimaru.
Deux cent quatre-vingt-huit idéogrammes seulement, mais un résumé des
cinq mille soutras du Bouddha.
San : la thèse – phénomènes, dualité (shiki).
Do : l’antithèse – vacuité, identité (ku). Kai : la synthèse au sens
large (fusion, interpénétration).
Il y a quelque chose de taoïste dans ce
dépassement, cette voie du milieu qui abolit tous les contraires et
rétablit l’unité primitive. Comprendre vraiment le San Do Kai, selon
Taisen Deshimaru, c’est pratiquer la Voie avec le corps autant qu’avec
l’esprit.
« Un esprit pleure et l’univers pleure. »
« Un prisonnier dans une prison, s’il
réalise l’état d’Hishiryo, n’est plus un prisonnier mais un Bouddha. »
« Nous devons pratiquer zazen avec la
concentration d’un dernier zazen avant notre mort. Ce zazen devient donc
l’action la plus importante. Tel est le véritable zazen. » (Taisen
Deshimaru) De même, écrire comme si cette phrase était la dernière avant
notre mort. Et ainsi de suite pour chaque geste de la vie.
Shin Shu, pratiquant au dojo de Mons |