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Thich
Nhat Hanh, Clés pour le zen, Éd. J.-C. Lattès, 1999, ISBN : 2709619377 «
User ses illusions jusqu’à la corde. »
Une pensée limpide, une vision élevée mais simple. « L’être éveillé
se reconnaît à certains signes. Le premier est sa liberté. L’être
éveillé ne permet pas aux vicissitudes de la vie, la peur, la joie,
l’anxiété ou le succès de le décentrer. Alors se manifeste en lui la
force spirituelle qui se révèle sous la forme d’une tranquillité, d’un
sourire ineffable, d’une profonde sérénité. » Ce sourire, cette sérénité
qui semblent rayonner sur le visage de Thich. On retrouve chez lui,
comme chez les autres maîtres du zen, cette idée que « le savoir
constitue le plus grand obstacle à l’éveil. » Tentation pourtant de me
baigner dans cette pensée, dans les mots qui manifestent cette vérité,
pour en féconder mon cerveau, ma pensée, en même temps que volonté de
dépasser les mots par l’action, de « comprendre sans parole ». Le
Bouddha, peu avant de mourir, au moment de résumer toute l’essence de
son enseignement et de désigner son successeur, s’est contenté de faire
tourner une fleur entre ses doigts. Et l’un des disciples a souri.
Sérénité, acceptation, soumission à l’ordre des choses, patience : « La
mer est ou bien calme ou bien houleuse. Si l’on désire une mer calme, on
ne peut pas pour autant supprimer la mer houleuse. Il faut attendre que
cette même mer devienne calme. » Quand nous sommes dépassés par le monde
– ou par nos émotions, qui font partie du monde – à quoi sert de nous
révolter ? Retour sur le vide, condition de l’existence des choses. Le
vide – l’impermanence – est ce qui permet l’existence des choses (ainsi,
dans certaines traditions religieuses, c’est le retrait de Dieu qui
permet au monde d’être). L’erreur serait de remplacer les choses par
leur concept, par leur nom. Plonger dans le monde. Dans le monde où « je
» suis plongé, de toute façon. Le plus souvent possible, dépasser les
mots. Dépasser les oppositions classiques entre concepts opposés, non
par la simple synthèse dialectique mais par la transcendance. Dépasser
par… l’intuition, la sensation, la perception, le corps. Pas par
l’intellect. Thich Nhat Hanh le réaffirme : « Le zen n’est pas l’étude
du zen ; le zen est la vie », « Il n’y a pas d’illumination hors de la
vie quotidienne. » Sur le boulevard Saint-Germain, un matin de
printemps, un enfant dans une poussette. Sourire du Bouddha. L’enfant
est éveillé. Si l’adulte a besoin de trouver l’éveil, c’est qu’il s’est
endormi. Qu’est-ce qui endort l’homme ? Qu’est-ce qui fait d’un enfant
éveillé un adulte endormi ? Lu quelque part dans le métro les pages de Thich intitulées : « L’homme du
zen et le monde actuel. » Simpliste et
banal, peut-être. « Et si c’était vrai ? » On croit relire Le mythe de
Sisyphe : « Habitués à être constamment « occupés », si ces occupations
viennent à nous manquer, nous nous retrouvons, un matin, vides et
délaissés. Alors nous refusons la confrontation avec nous-mêmes et nous
allons chercher des amis, nous mêler à la foule, écouter la radio ou
regarder la télévision, pour effacer cette impression de vide. » Ou le «
chat » sur Internet, ou les courriels, ou le surf. Pascal appelait ça le
divertissement. Oublie-toi toi-même… « Les émotions nous ébranlent
plusieurs fois par jour ; elles nous dominent et nous possèdent ; elles
influencent considérablement nos décisions. Si nous ne sommes plus
nous-mêmes, comment pouvons-nous dire que c’est nous qui vivons et
décidons de notre vie ? » « L’homme d’aujourd’hui embrasse la raison,
conclut Thich Nhat Hanh. Il se confie à la rationalité. Il est déraciné
de la base de son être propre. De là ce phénomène dont il souffre :
l’homme perd peu à peu son humanité et devient de plus en plus
mécanique. » Déshumanisation, déracinement, mécanisation de l’homme… on
croirait entendre les contestataires des années soixante. Mais s’ils se
sont tus, s’ils sont rentrés dans le rang, si quarante ans ont passé
sans améliorer le sort du Tiers Monde, sans réduire le taux de chômage,
sans supprimer l’égoïsme, sans entraver la nouvelle montée de l’extrême
droite, c’est que la pseudo raison a échoué. C’est qu’il est temps de
chercher autre chose. Face à l’immensité de la tâche, il peut paraître
ridicule et vain de s’asseoir devant un mur. Mais c’est un premier pas.
Le zen, c’est zazen. D’abord se réformer soi-même, « user ses illusions
jusqu’à la corde », pour aborder libre et serein les défis de demain,
d’aujourd’hui. Rayonner. Pour qu’une bougie émette de la lumière, elle a
besoin de feu. Zazen peut être ce feu. Garder sa bougie éteinte, c’est
se condamner à ne pas briller, à ne pas brûler. À traverser la vie figé
dans la cire froide.
Shin Shu, pratiquant au dojo de Mons |