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Roland
Yuno Rech, Zen, l’éveil au quotidien, Coll. « Le souffle de
l’esprit », Ed. Actes Sud, 1999. ISBN 2-7427-2422-2
Dans ce tout petit livre – de poche, vraiment, à balader
partout pour y puiser en toutes circonstances une phrase pastille à
laisser fondre dans le cœur – Roland Rech, l’un des fils spirituels de
Taisen Deshimaru, expose en termes clairs les fondements du bouddhisme
zen. Je vais tenter ici de résumer la quintessence de son message en
suivant pas à pas le fil de son discours.
Bouddha et nous
« Nous sommes nés, nous vivons et nous mourrons. » Et,
vivant, nous souffrons. Le constat est celui que se font un jour tous
les hommes. C’est celui que proclamait, au cœur de la pensée absurde, le
Caligula de Camus : « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. »
Quelle attitude adopter face à ce constat ? Roland
Rech propose de « s’asseoir et méditer comme le fit le Bouddha ». Car,
vingt-cinq siècles après lui, la méditation assise peut encore nous
libérer.
Zazen
« En zazen, on s’assied sur un coussin, jambes
croisées, le dos vertical. Le corps devient trait d’union entre le ciel
qu’on pousse avec la tête et la terre qu’on pousse avec les genoux. »
Se concentrer sur cette posture millénaire est un
moyen de « défaire les nœuds avec lesquels nous nous ligotons
nous-mêmes. » Devenir soi-même Bouddha, c’est-à-dire éveillé, libéré.
Libéré de la dictature du cerveau gauche, celui de la pensée
rationnelle ; libéré de ce petit moi qui nous incite à saisir, à
construire, à vouloir plus. Faire zazen, « c’est comme rentrer à la
maison et s’asseoir en paix. » Dans cette position où l’on se concentre
à chaque instant sur la posture et sur la respiration, la pensée ne
saisit rien, ne rejette rien. Unifié à l’univers et à soi-même, on
réalise par une pratique où l’esprit et le corps sont inséparables
l’interdépendance, l’impermanence et la vacuité des phénomènes et de
nous. « La conscience devient comme la surface d’un lac quand les vagues
se sont apaisées. »
De la souffrance à l’éveil
Montesquieu disait dans Les lettres persanes : « Il
faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort. » Ce
constat désabusé rejoint la prise de conscience bouddhique : « la
naissance est souffrance ». Face à cette évidence, l’attitude préconisée
par le zen est de se demander « ce qui est né ». Car « si nous réalisons
que ce n’est pas un moi séparé qui est né, mais que tout ce qui nous
constitue appartient à tout l’univers, alors nous réalisons la dimension
sans naissance et sans mort de notre existence. »
La pratique de zazen nous permet de trouver en nous,
seuls face au mur mais partageant la même expérience que les autres
pratiquants, la conscience profonde de cette interdépendance qui nous
permettra d’accepter comme le Bouddha les accepta les évidences de la
maladie, de la vieillesse et de la mort. Et, par là, de vaincre la
souffrance. Car « l’acceptation de cette impermanence est en soi
éveil ».
Le temps d’exister
« Si le temps est la succession des événements de
l’existence, l’instant présent ne devient pas l’instant suivant : chacun
a un caractère unique. » Se concentrer totalement sur chaque action, à
chaque instant, nous apprend à « ne pas être enchaînés au temps », à ne
pas « gaspiller le précieux temps qui nous est donné ». Comme le disait
Maître Dogen dans le Fukanzazengi : « Vous avez eu la chance unique de
prendre forme humaine. Ne perdez pas votre temps. »
Connais-toi toi-même
Socrate avait cherché « τί έστι », (« Qu’est-ce que
c’est ? »), c'est-à-dire l'essence des choses. C’est aussi l’objet du
zen. Mais cette recherche n’est pas seulement intellectuelle. Elle est
inséparable du corps, de la posture, de la respiration. Il s’agit de ne
rien refuser de ce qui vient du corps, notamment des organes des sens ;
mais également de ne pas s’attacher à ces perceptions, de les dépouiller
de nos projections mentales, de « nous dépouiller de l’attachement à ce
corps et nous libérer de toutes les peurs qui l’accompagnent. » A terme,
« appendre à se connaître soi-même conduit à abandonner l’attachement à
notre ego limité et à réaliser notre unité avec tout l’univers ».
Abandonner l’ego ?
Certes l’ego, le « moi », le « je » auquel nous avons
pris l’habitude de nous identifier possède une réalité relative qui nous
individualise, et c’est nécessaire. Abandonner l’ego n’est donc « pas le
perdre, mais le relativiser ». Oui, « nous avons chacun notre histoire,
notre karma, notre personnalité qui font de nous des êtres uniques »
mais « … comme peuvent l’être les vagues à la surface de l’océan. » Il
ne s’agit donc pas de renoncer à nos besoins mais d’éviter qu’ils se
transforment en dépendances, en « bonnos », en illusions.
Au-delà du bien et du mal ?
Le zen ne se limite pas à la pratique de zazen, où
l’esprit va « au-delà du bien et du mal ». Il comporte aussi pour la vie
quotidienne une série de préceptes moraux qu’il s’agit de suivre « sans
rigidité ni laxisme, en revenant à leur source qui est la réalisation de
notre vraie nature. » Si nous réalisons que nous existons en unité avec
tous les êtres, il devient naturel de ne pas tuer, ne pas voler, ne pas
mentir, ne pas convoiter, ne pas s’intoxiquer. L’application des cinq
premiers préceptes « facilite l’abandon des barrières de l’égotisme et
permet l’expression de notre compassion. »
Zen et vie quotidienne
Pour beaucoup d’entre nous, le quotidien, c’est l’ennui
des tâches répétitives. Chacun s’efforce d’y échapper par les loisirs,
les vacances… Ce type de vision du quotidien est fondé sur la
discrimination entre noble et vulgaire, ennuyeux et passionnant. Le zen
abandonne ce genre d’opposition si bien que chaque action de la vie
quotidienne est accomplie « sans négligence comme l’action importante du
moment et non comme une corvée dont il faut se débarrasser rapidement. »
Chaque lieu, chaque jour, chaque action peut devenir « l’occasion de
mener une vie éveillée à l’ultime réalité qui transcende naissance et
mort, soi et les autres ». Cette ultime réalité à laquelle le zen, à la
suite du Bouddha, nous propose de nous éveiller.Shin Shu, Pratiquant au dojo de Mons |