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Question : Pourrais-tu
m’expliquer la différence entre "ego" et "égoïsme" ? Parce que
pour moi c’est la même chose. J’en avais parlé avec quelqu’un du
dojo, mais ce n’est pas rentré dans ma tête.
Yuno Rech : L’égoïsme c’est l’attitude de quelqu’un qui est
trop attaché à son propre ego. C’est la conséquence du fait de
croire à la réalité de son propre ego et de considérer que cette
réalité est la chose la plus importante et c’est pourquoi on
développe toute une attitude égoïste. L’égoïsme c’est une manière
de fonctionner et l’ego c’est une croyance. C’est la croyance qui
est la cause de l’égoïsme. Si on voit que notre ego n’a pas de
substance, que notre existence au fond est sans séparation d’avec
tous les êtres, alors la cause de l’égoïsme peut être tranchée.
L’égoïsme est une conséquence d’une illusion. C’est pour ça que
l’essentiel du Dharma de Bouddha c’est de se comprendre soi-même,
comprendre que cette construction de notre ego est illusoire et à
ce moment-là il n’y a plus besoin de se battre entre l’égoïsme
comme quelque chose qui est mal, qui est réprimé, avec des règles
etc. On s’éveille à la véritable nature de ce que l’on croit être
notre ego, mais elle est complètement au-delà de notre ego et à ce
moment-là il y a moins de causes pour être égoïste. Bien sûr il y
a toujours de vieilles habitudes, des conditionnements qui
restent, mais la racine est tranchée. D’accord ?
Qu. : L’égoïsme c’est tirer tout vers soi.
Y.R. : Non, ce n’est pas seulement tirer tout vers soi,
c’est aussi vouloir tuer quelqu’un. C’est à la fois l’avidité,
mais c’est aussi la haine. Tout ce qui dérange mon ego, je veux
que ça disparaisse. C’est dans les deux sens, pas seulement
l’avidité, l’égoïsme n’est pas seulement l’avidité. Bien sûr
vouloir obtenir tout ce que l’on pense satisfaire notre ego, c’est
aussi détruire tout ce qui le dérange, détruire ou écarter,
éliminer. Il suffit d’ailleurs d’être assis cinq minutes en zazen
et de voir notre esprit fonctionner pour voir comment ça marche,
l’esprit qui est toujours à vouloir saisir quelque chose, ou à
écarter quelque chose. Toujours avec des préférences, des choix :
j’aime, je n’aime pas, je veux, je ne veux pas, tout ce mécanisme
c’est le fonctionnement de l’ego. C’est le résultat de
s’identifier à un ego et c’est ça qu’il faut éclairer, pour voir,
alors même si ça continue d’exister ça a beaucoup moins de force,
si on voit l’illusion. Si elle nous poursuit on peut laisser
tomber plus facilement.
Qu. : … dès qu’on s’en aperçoit …
Y.R. : Oui, mais il faut être très vigilant parce que ça va
très vite.
Question : J’ai une question qui concerne l’intégrité du corps
humain : comment faut-il se comporter si on veut donner des
organes après la mort ? Est-ce que le corps a besoin d’un certain
temps après la mort pour mourir et à cause de ça est-ce bien de
donner des organes pour d’autres personnes, puisqu’il y a des
organes qui sont pris quelques heures seulement après la mort.
Yuno Rech : Evidemment si on donne un organe, cet organe
doit être en bon état, c’est-à-dire doit être vivant. Alors s’il
faut attendre que le corps pourrisse pour donner des organes il
n’y a plus rien à donner. Donc je pense que si on veut vraiment
donner il faut abandonner son égoïsme, son attachement à ses
organes et qu’il faut donner quand ils peuvent encore servir,
c’est-à-dire dès que la mort est constatée, tout de suite. Si vous
voulez donner des organes ne perdez pas de temps s’il vous plait.
Il y a un attachement égoïste qui de toutes façons ne va pas
continuer et si on s’y attache trop longtemps il va être carrément
perdu pour tout le monde. Voilà, c’est mon avis, mais je ne veux
pas t’imposer ce point de vue. Moi je n’aurais aucune hésitation
par rapport à cela, d’ailleurs ça me fait penser qu’il faut que
j’écrive une lettre qu’il faut avoir sur soi comme ça les gens
peuvent en disposer librement.
Question : Peux-tu expliquer
un peu la relation entre maître et disciple ?
Yuno Rech : Bien sûr, mais j’en ai déjà parlé dans le mondo
précédent, tu n’as pas entendu ?
Qu. : Je n’ai pas bien compris, alors…
Y. R. : Quand Bouddha était sur le point de mourir, Ananda
lui demanda : « Quand vous ne serez plus là, qui sera notre maître
? » Bouddha avait répondu : « Le Dharma doit être votre maître, il
faut suivre le Dharma, il faut suivre mon enseignement. » Je crois
que c’est la réponse de base. Le problème, c’est que Bouddha est
mort depuis 2500 ans et son enseignement a fait l’objet de toutes
sortes d’interprétations. Et si on se contente de pratiquer tout
seul, sans maître, sans être guidé dans sa pratique, surtout avec
tous nos propres conditionnements karmiques, il y a de grands
risques pour que l’on déforme l’enseignement, pour l’accommoder à
ce qui arrange notre propre ego et éviter ce qui peut nous
déranger. A ce moment-là, la vertu libératrice du Dharma de
Bouddha, son enseignement, risque d’être perdue. On risque alors
de se prendre pour maître, prendre son propre ego comme maître, ce
qui est très dangereux. Mais d’un autre côté, personne d’autre que
vous ne pourra réaliser la pratique et l’éveil. Tout cela montre
le sens et les limites du rôle du maître. L’important, ce n’est
pas le maître, c’est le Dharma. L’important, c’est ce que vous
pouvez réaliser vous-mêmes et le maître ne peut pas le réaliser à
votre place. Deux grandes limites du pouvoir du maître. Et
heureusement qu’il y a ces limites, c’est fondamental. Donc, dans
ces limites, le maître est un guide, qui aide les disciples à
réaliser le Dharma, en ayant une pratique juste, en étant
encouragé dans cette pratique. Et comme c’est une pratique
difficile, parce que c’est une pratique du lâcher prise, et que
tout en nous résiste à ça, tous nos conditionnements résistent,
sont opposés à ça, on a bien besoin de l’aide de quelqu’un d’autre
plus expérimenté, sur le chemin, pour ne pas se décourager, pour
ne pas arrêter. C’est la fonction du maître.
Qu. : Je pensais plutôt à la relation i shin den shin,
j’aurais voulu savoir ce que c’est.
Y.R. : I shin den shin, cela veut dire au-delà des mots.
C’est une relation de confiance intime entre deux personnes, qui
ne s’explique pas. Surtout, le shin de I shin den shin — qui veut
dire de mon âme à ton âme, de mon cœur à ton cœur, de mon esprit à
ton esprit — cet esprit, ce n’est pas l’esprit de l’ego, l’esprit
ordinaire. C’est l’esprit de zazen, c’est l’esprit qui s’abandonne
lui-même, l’esprit insaisissable. Donc i shin den shin, au fond,
c’est une communion dans cette expérience commune de l’esprit
insaisissable, dans le zazen, dans le dojo. Quand on partage cela
dans une pratique commune, cela crée une très grande intimité.
C’est-à-dire que l’on peut communier dans l’essentiel. C’est cela
i shin den shin. Parfois des gens se trompent un petit peu, en
pensant qu’i shin den shin veut dire penser la même chose au même
moment, le maître qui devine ma pensée. Ce sont des phénomènes qui
surgissent parfois mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel,
c’est de réaliser le véritable shin (esprit, cœur, essence), dans
la pratique de chacun, ensemble. Cela nécessite de se rencontrer
fréquemment et de pratiquer ensemble. Un autre aspect évidemment
important, c’est que si vous avez des doutes là-dessus, il ne faut
pas hésiter à questionner votre maître, de manière à approfondir
votre expérience. Dans le bouddhisme, la foi n’est pas une
croyance aveugle, c’est une croyance qui est confrontée
constamment avec l’expérience. C’est cette expérience que dans la
relation de maître à disciple, on s’efforce d’approfondir
ensemble.
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