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"Le sujet de la
conférence sera la vacuité et le non soi.
Et demain, celui de l’interdépendance, la co-production
conditionnée.
En choisissant ces thèmes j’ai voulu évoquer ce qui constitue les
thèmes fondamentaux de l’enseignement du Bouddha
, les bases de ce qu’on appelle le Dharma. Bien sûr cela peut
avoir un aspect un peu théorique tel que formulé dans une conférence,
mais je vais le faire à partir de sutras du Theravada,
c’est-à-dire les sutras de l’origine de l’enseignement du
Bouddha , dans lesquels il s’adressait à un petit nombre
de proches disciples et non dans le but spéculatif d’établir une théorie
ou une doctrine, mais d’aider ces chercheurs spirituels à véritablement
s’éveiller et se libérer de leurs doutes et de leurs souffrances. Je
pense, j’espère, que nous sommes ici un peu dans le même état d’esprit
que ces premiers auditeurs du Bouddha.
C’est-à-dire que nous ne
venons pas ici pratiquer et écouter le Dharma par curiosité ou
comme une activité culturelle, enrichir notre esprit de connaissances,
mais pour tenter de résoudre ce qui constitue le fondement de notre
existence. Si on ne le résout pas on est constamment insatisfait,
frustré, malheureux.
La raison pour laquelle
j’ai choisi de m’appuyer sur deux sutras très anciens, originels, c’est,
parce que, comme Maître Nyojo et comme Maître Dogen, je ne
crois pas du tout à la pertinence de l’opposition entre le Hinayana
et le Mahayana. Comme le disait Nyojo, les disciples de
Bouddha doivent étudier tous les enseignements de Bouddha.
Tous les enseignements de Bouddha sont l’expression de son éveil.
Il n’y a donc aucune séparation entre l’esprit de Bouddha et son
enseignement. Quand on veux opposer l’école Zen qui serait celle
de la transmission de l’esprit de bouddha, à d’autres écoles où
on transmettrait les Ecritures, les enseignements contenus dans les
sutras, les textes, on fait une grave erreur. Si on nie les
enseignements du Bouddha, les sutras, cela veut dire que
l’on ne reconnaît pas son éveil et on ne peut pas recevoir la
transmission de son esprit. C’est là le contexte général dans lequel je
veux me situer pour faire ces deux conférences, aujourd’hui et demain.
Sur le plan de la
chronologie le premier sutra que je veux évoquer s’appelle
Anatta lakana . Anatta veut dire le non soi, mais ce
qui est important est de voir que ce sutra, ce sermon, a été
prononcé quelques jours après le premier sermon de Bouddha, le
sermon de Bénarès. Comme vous le savez, c’est à Bénarès
que, pour la première fois, Shakyamuni a prêché le Dharma,
en s’adressant à ses cinq premiers compagnons de pratique, des ascètes,
des Brahmanes, qui recherchaient la vérité à travers toutes
sortes de pratiques ascétiques, parfois même des mortifications. Il
avait quitté ces compagnons et s’était éveillé en pratiquant zazen.
Après avoir hésité à transmettre le contenu de son expérience, il est
revenu les voir et il leur a donné le premier enseignement, le sutra
de Bénarès, sur Les Quatre Nobles Vérités.
Qui ne connaît pas le
sutra de Bénarès ?
C’est ce dont je me
doutais : je suis donc dans une situation un peu embarrassante pour vous
parler, parce qu’il y a parmi vous des gens qui pratiquent le zen
depuis vingt, trente ans ou plus, certains ont l’esprit curieux, ont
beaucoup étudié, d’autres sont nouveaux et ne connaissent rien, ils
n’ont même pas l’idée que le zazen que nous pratiquons a un
rapport avec le bouddhisme.
De façon à n’ennuyer ni ceux qui connaissent les bases du Dharma,
et ni perdre ceux qui n’y connaissent rien, je vais rester assez
basique, simple. Mais si vous souhaitez poser des questions, vous
pourrez le faire après.
Demain j’approfondirais
cet enseignement de base, en abordant le thème de la coproduction
conditionnée, et en évoquant l’enseignement de
Nagarjuna.
Dans ce premier sermon,
le Bouddha s’adresse à ses anciens compagnons et leur dit :
"j’ai découvert la voie du milieu". Ce qu’il appelle voie du milieu
c’est celle qui se tient à l’écart des deux extrêmes qui sont l’ascèse
excessive, mortificatoire, et la facilité, l’attachement aux plaisirs
des sens.
Il précise ce qu’il veut dire et enseigne la Voie aux huit sentiers,
l’Octuple Sentier. Au lieu de parler de la souffrance,
des causes de la souffrance, il proclame en premier la pratique.
La voie qu’il a découverte est un cheminement, qui consiste en trois
grands aspects : compréhension juste et pensée
juste, voir la réalité telle qu’elle est, comme il va
l’enseigner par la suite. Avoir des pensées justes, c’est avoir des
pensées qui s’harmonisent avec cette réalité, en particulier des pensées
de bienveillance, de compassion, des pensées attentionnées à l’égard des
autres. _ Car le Bouddha s’est éveillé à ceci d’essentiel :
l’interdépendance et la non séparation d’avec tous les êtres.
Donc il n’y a pas de sagesse sans compassion, et c’est ce qu’il appelait
la pensée juste
Puis tout ce qui relève de l’éthique, paroles, actions et mode de vie
justes, ce qui est contenu dans les préceptes, et qui est nécessaire
pour ne pas créer de souffrance aux autres et à soi-même en ayant un
comportement contraire à l’ordre cosmique, c’est-à-dire au non ego,
comme nous le verrons. Le fait de ne pas respecter les préceptes trouble
l’esprit, crée un karma compliqué, et rend la pratique difficile.
C’est presque un préalable. Si on veut pratiquer zazen et qu’on
ne respecte pas les préceptes, cela rend la pratique très difficile. Le
lendemain en zazen soit on a des regrets, soit on fait des plans,
tout sauf vraiment zazen. Donc le comportement juste, les paroles
justes, sont nécessaires pour que l’esprit puisse pratiquer en paix et
avec concentration.
Le troisième
aspect est la concentration justement.
Ces trois enseignements concernent la nécessité de faire des efforts,
mettre toute son énergie dans la pratique. Ensuite c’est l’attention,
dans le zen c’est très important, et je vous ai dit le premier jour que
dans la vie quotidienne, pas seulement dans le dojo, on cherche à se
concentrer sur ses gestes, sa façon de manger, d’aller aux toilettes, de
travailler, comme pratique de l’attention juste, et c’est la Voie du
Bouddha. Etre vraiment présent chaque instant à la vie telle qu’elle
est, et en relation avec les autres, pas isolé des autres.
Enfin la méditation qui
est le huitième aspect de L’Octuple sentier, dhyana, dont le mot
zen, chan, est issu, c’est la pratique de la méditation. Je ne
détaillerai pas la pratique de dhyana, sauf quelques bases
puisque nous en sommes aux fondements. Dogen dit, dans le
Fukanzazengi : "le zazen que j’enseigne n’est pas le dhyana".
Menzan dit aussi : "le zazen n’est pas une des six paramitas".
Ce n’est donc pas une pratique parmi d’autres. Ce n’est pas une sorte
d’exercice spirituel interchangeable dans un éventail de possibilités de
pratique : faire des cérémonies, ou faire zazen, ou se concentrer
sur les préceptes. Des gens pensent comme ça, veulent aller dans cette
direction. C’est contraire à notre tradition zen soto, et surtout
au zen de Maître Dogen et de Maître Deshimaru, pour
qui la racine est la pratique de la méditation en tant que zazen.
Pourquoi ont-ils dit que zazen n’est pas la pratique de dhyana ?
Parce que ce n’est pas une pratique parmi d’autres, mais la source de
toutes les pratiques.
Regardons comment
Shakyamuni décrivait le dhyana : il l’expliquait à des
Indiens qui aimaient clarté et classification, donc, par pédagogie il
expose les quatre étapes. En un premier temps on abandonne toute
préoccupation de la vie quotidienne. Il reste un état de concentration,
de bonheur, de joie. Mais aussi la compréhension mentale. En une seconde
étape, on laisse tomber cette compréhension intellectuelle, la
conscience discriminante. Il reste seulement bonheur, joie, équanimité.
Dans une troisième étape, il dit : j’ai abandonné aussi la joie, le
bonheur, états qui provoquent encore des attachements. Et qui
peuvent nous faire croire que cette joie et ce bonheur seraient signes
de l’éveil, de la libération.
On pourrait penser que c’est le Nirvana.
Et s’accrocher à ce petit mérite de zazen qui apparaît lorsque on
a abandonné les préoccupations de la vie quotidienne et les réflexions
intellectuelles de l’esprit dualiste. Il reste, dans la quatrième étape
de dhyana, un état d’équanimité, qui va finir par être abandonné
aussi.
Ceci était l’évocation du
Sermon de Bénarès, la mise en route du Dharma, Les Quatre
Nobles Vérités. Il enseigne l’Octuple sentier puis évoque la souffrance
décrite comme phénomène universel, puis les causes de la souffrance,
puis la possibilité d’y mettre fin et cette cessation justifie qu’on
s’engage avec espoir dans la pratique de la Voie. Ceci est connu, c’est
un rappel et non le thème central.
Mais quelques jours plus
tard il s’adresse à nouveau à ses compagnons de pratique dans l’Anatta
lakana sutra .
Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de Brahmanes qui croyaient,
culturellement, à l’existence d’un Soi, l’Atman, le soi véritable
conçu comme immortel, au-delà du corps, et éternel, décrit comme
conscience absolue, félicité absolue, tout ce que l’on rêve de posséder.
Croire à l’Atman est réconfortant. Et le Bouddha
s’attaquera toute sa vie à cette croyance.
Parce qu’il était convaincu que penser qu’il existe un
Soi permanent, éternel, comme un noyau échappant à l’impermanence au
fond de l’ego, risquait de redonner une quasi réalité à cet ego, qui
reposerait sur un socle permanent et éternel , source de bonheur et de
satisfaction.
Le but de Bouddha
était thérapeutique et non spéculatif, et il avait réalisé dans sa
méditation qu’on ne trouve rien en soi qui ressemble à un atman,
un soi permanent et saisissable. C’est ce qu’il décrit dans ce
sutra.
S’adressant à ses
condisciples, il évoque les Cinq agrégats : "la forme n’est pas le
Soi, car si notre corps, la forme, était le Soi, il ne serait pas sujet
à la maladie, à la vieillesse, à la mort. On pourrait avoir la maîtrise
de son corps ; or il n’en est rien, le corps nous échappe, il tombe
malade, il vieillit, se délabre. Il n’a pas les caractéristiques d’un
Soi (atman)".
Puis il prend le cas des sensations. Nous pouvons pratiquer cette
observation en zazen d’ailleurs. Maître Eno par exemple, a
demandé à Nangaku : "qu’est-ce qui vient ainsi ? Qu’est-ce que
c’est ?". Pas tant quelle genre de personne tu es, mais qu’est ce
que c’est ?
Nangaku
a été renvoyé à l’impossibilité de saisir ce qu’il était au fond, et à
passer huit ans à pratiquer zazen et finir par réaliser, comme
Bouddha, que le corps ne pouvait constituer un Soi, ni les
sensations, toutes relatives et impermanentes, dépendant de l’état du
corps et de l’environnement, parfois agréables, ou désagréables, et, de
même, les perceptions dépendent des objets des sens, et des organes des
sens. Ce qu’on appelle samskara, les fabrications mentales au
fond, de l’ordre de la volonté, du désir, de ce qui nous pousse à agir,
est aussi impermanent.
Nos désirs sont très inconstants, même notre volonté de pratiquer la
Voie. Et enfin la conscience qui n’est que reflet, comme un miroir.
Souvent on est prêt à
admettre l’impermanence du corps, des sensations, mais la conscience,
l’esprit, peut-être pourrait-on trouver là quelque chose de substantiel,
de permanent ! Mais le fait est qu’il n’y a de conscience que de
quelque chose. On parle de "la" conscience, en tendant à
substantiver, mais quelque chose comme "la" conscience cela
n’existe pas. Il existe simplement un phénomène de devenir conscient de
quelque chose. Il n’y a pas de conscience sans relation avec quelque
chose d’extérieur, ou d’intérieur dont on devient conscient. La
conscience ne peut donc devenir un soi.
Même dans les formes les plus tardives du bouddhisme mahayana, le
bouddhisme de la conscience justement, dans lequel on a voulu faire de
la conscience la source de toute chose, cette conscience même est
conditionnée. Vijnana est conditionnée. Tout ce qui est conditionné ne
peut être un soi permanent, et tout soubassement d’un ego est sapé. Ce
que fait le Bouddha en s’adressant ensuite à ses disciples et
leur demandant si les agrégats sont permanents ou non ; si c’est
impermanent est-ce source de bonheur ou malheur ; ce qui est impermanent
est source de malheur, car si on s’y attache on en souffre.
La conclusion de
Shakyamuni est donc que si tout ce qui pourrait constituer un soi
est impermanent, source de malheur, on ne peut y voir la base d’un soi.
La conséquence n’est pas philosophique, et les cinq ascètes auditeurs se
sont mis à considérer les choses de cette manière, voyant les cinq
agrégats impermanents et non soi. Ils ont réalisé le véritable éveil, le
Nirvana, en tant que cessation des causes de la souffrance.
L’enjeu de cette discussion est thérapeutique, par delà de ce qui
pourrait sembler philosophique, il s’agit
de nous guérir de l’attachement à l’ego et de toutes les illusions et
souffrances qui en découlent.
Dans un deuxième
sutra, Shakyamuni procède d’une autre manière. Il prend d’ailleurs
toujours un angle différent, et revient sur les points essentiels. Ce
dernier sutra que je vais aborder est le Kulasunatta sutra
. C’est un dialogue avec Ananda. Il lui explique comment
lui, Shakyamuni, demeure dans la vacuité, de manière très
concrète comme je pourrais dire ici : ce dojo est vide, mais de
quoi ? Vide d’éléphants. Il n’y a pas d’éléphants dans ce dojo. Vide
de frigidaires. Mais il n’est pas vide de disciples, j’espère, en tout
cas pas vide de pratiquants de zazen, de moines, de nonnes, de
débutants. L’optique de Bouddha est très concrète et pointe
toujours la relativité des notions. Il ne parle jamais de la vacuité
comme d’un concept absolu. qui viendrait en remplacer un autre, le Soi
par le Non soi, la vacuité. Il s’agit de l’expérience, la
vacuité c’est l’absence, et il y a autant de vacuités que d’absences.
On dit avoir l’esprit vide, parce qu’on n’a pas de pensées.
Il prend ensuite
l’exemple d’un moine qui s’exerce à des pratiques de concentration, de
plus en plus subtiles. Il part dans la forêt, s’assoit en zazen,
et constate qu’il n’est pas dérangé par les perceptions qu’il avait au
village, au milieu des gens. Son esprit est donc vide de ces perceptions
relatives au village. Mais il n’est pas vide des perceptions concernant
la forêt. Le sutra continue sur ce mode. Le point
important est le suivant : s’il n’y a pas une chose, on constate son
absence. S’il n’y a pas de soi permanent dans le corps, les
sensations, les perceptions, on le constate, mais il reste toujours
quelque chose. Ce résidu est ainsi compris
par Shakyamuni : quand ceci est cela est.
Nous verrons cela demain.
C’est un pas de plus dans
la compréhension profonde de la vacuité. Rien n’existe que dans des
relations d’interdépendance, quand ceci est, cela est, quand
ceci n’est pas, cela n’est pas. Rien n’existe tout seul, en
soi.
Le disciple parvient ainsi à la réalisation véritable. Et continue à se
concentrer sur la vaste terre, seulement sur cette perception, son
esprit devient vide de tout, sauf de cette perception. Dans cette
progression il y a toujours un reste, l’objet de sa concentration. En
nous référant au kusen de ce matin et à la conférence d’hier, en
nous concentrant vraiment sur le corps, l’esprit devient vide de
pensées, mais le résidu est le corps. Il y a toujours un objet. Ou alors
si on décide de se concentrer sur la respiration, c’est efficace, ça
calme beaucoup d’agitation mentale, ça permet d’apaiser l’esprit, de
laisser passer les pensées, mais il y a un résidu : c’est la
respiration, comme objet de concentration et comme objet, cela devient
une source possible d’attachement. Comme le but est la libération, il ne
s’agit pas de passer d’un objet à l’autre, mais de ne plus avoir d’objet
du tout. C’est le sens de hishiryo, de mushotoku, qui est
le sens le plus élevé de la pratique de zazen.
Pour permettre que cela advienne, chaque fois à propos du
résidu, Bouddha dit : "Il faut l’observer en pensant : quand
ceci est, cela est".
C’est-à-dire voir
que ce résidu n’a pas de substance. Il n’y a plus de pensée,
mais il y a le corps. Des pensées au sujet du corps, mais le corps on
peut l’abandonner, en tant qu’objet d’attachement. Ce disciple progresse
donc de plus en plus, il arrive à des états dans lesquels il passe par
la sphère du néant, sans perception ni non perception, et l’étape de la
concentration mentale sans indices. Il réalise cependant que même cet
état est un état conditionné et produit par sa conscience. Si on
s’attache à cet état conditionné, ce n’est pas le véritable éveil, la
vraie libération. Vous voyez que, par une autre méthode que
précédemment, le Bouddha, dans sa pédagogie, dans sa thérapie peut-on
dire, sape toutes les bases de l’attachement. Pas pour ennuyer ses
disciples, qui voudraient rester accrochés à quelque chose, mais pour
leur permettre de se libérer véritablement, de ne pas rester sur le bord
de la route, ou entrer dans une impasse, en croyant qu’ils ont progressé
en se libérant d’un certain nombre d’attachements tout en s’attachant à
autre chose. En conclusion du sutra : le disciple qui médite ainsi, se
libère de toute souillure, de tout attachement aux objets des sens, de
tout désir d’existence, et de son ignorance.
Quand il parle de désir
d’existence, le Bouddha veut dire que le désir d’exister est surtout
d’exister dans telles ou telles conditions, parce qu’il n’y a
pas d’existence sans conditions. Il parle de désir
d’existence et de désir de non existence. Cela veut dire :
exister avec ou ne pas exister avec. Par exemple quand on fait zazen, on
voudrait bien exister sans douleurs. Tous les désirs d’exister avec ou
d’exister sans telles ou telles conditions, sont abandonnés. Là advient
la véritable libération. Comme la fin d’un conte de fée, le sutra se
termine ainsi : "toute souffrance est anéantie, la conduite pure est
vécue, ce qui devait être accompli a été accompli". C’est la fin
heureuse de ceux qui ont compris profondément l’enseignement du Bouddha,
qui ont pu se libérer de la nécessité de vivre dans un monde de
souffrance. Cela ne veut pas dire ne plus exister du tout. J’ai commencé
mon propos par souligner qu’il me paraissait faux d’opposer Mahayana et
Hinayana, car, dés les premiers enseignements du Bouddha, l’enseignement
de la vacuité et du non soi de toute chose, était clairement exposé. Le
Mahayana n’a rien inventé en matière de vacuité et de non soi. Toutefois
existe un point d’opposition. Dans les sutras du Hinayana, la conclusion
est : et il n’y a plus de nouvelle naissance. Pour nous c’est
contradictoire avec le vœu du bodhisattva qui est de ne pas rejeter la
vie dans le monde des phénomènes, mais d’accepter d’y renaître, tant
qu’il existera des êtres qui y souffrent, êtres qu’il souhaite aider par
compassion. Ce qu’enseigne le Bouddha dans ces sutras du Theravada,
c’est que grâce à cette pratique qu’il enseigne, à son Dharma, on est
libéré de la nécessité de renaître dans le monde des phénomènes.
Autrement dit le bodhisattva ne renaît pas par nécessité, parce qu’il y
serait entraîné par son karma ou ses bonnos, il y renaît par la force de
ses vœux, son vœu de compassion. Sa pratique lui permettrait de
ne plus exister dans ce monde de souffrance, mais il accepte d’y rester
et d’y renaître autant qu’il est nécessaire par compassion, et non par
nécessité karmique, par attachement.
Un dernier point sur
l’opposition que l’on fait traditionnellement entre Hinayana et
Mahayana, sur le thème de la compassion. On évoque souvent l’arhat ou le
disciple du Hinayana comme ayant peu de compassion, or les enseignements
de Shakyamuni à ses premiers disciples, dans les sutras qui sont
le cœur de la tradition du Theravada, mettent toujours la compassion et
la bienveillance au premier plan. La pensée juste, deuxième
aspect de l’Octuple sentier, est une pensée de bienveillance.
Dans le Metta sutra, il n’est question que de bienveillance et de
compassion à l’égard de tous les êtres, et du souci omniprésent du
disciple de contribuer au bonheur et au bien-être de tous les êtres.
Et dans le Sutra de l’étoffe , sutra du Theravada , il est question des
Quatre Pratiques illimitées, dont la pratique de la bienveillance
illimitée, de la compassion illimitée. Compassion illimitée veut
dire qu’elle s’exerce même vis-à-vis de ceux qu’on n’aime pas, de nos
pires ennemis. Donc illimité veut dire, comme la conscience hishiryo de
zazen, qu’on ne choisit pas qui on veut aider, à qui on adresse sa
bienveillance. "Tous les êtres" doit être compris au
sens de sans choix. Comme Niwa Zenji à l’entrée du dojo, voyant passer
tout le monde et saluant en gassho, avait salué de la même manière le
chien qui passait. Pas de différence, c’est l’esprit illimité. Je crois
donc qu’il ne faut pas créer de limite entre l’enseignement
traditionnel, originel, du bouddhisme, les enseignements du Mahayana, et
l’enseignement du Zen. Ce sont différents aspects et modes d’expression
de la même expérience et dont le sens est partout le même :
libérer les êtres de leur souffrance et leur
permettre de mener une vie vraiment satisfaisante, c’est-à-dire en
harmonie avec ce nous sommes réellement au fond.
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